Il est où le mieux-être, il est où...
- Marie Josée Marcoux

- 11 janv.
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 14 janv.
(Air connu)

Crédit photo : Serge Couture
Il y a des textes qu’on n’écrit pas pour convaincre. On les écrit parce qu’à force d’observer, de ressentir et de garder le silence, quelque chose demande doucement à être nommé.
Ce texte fait partie de ceux-là. J’ai longtemps hésité avant de l’écrire. Parce que le sujet est délicat.
Parce que je sais que les intentions sont souvent bonnes. Parce que plusieurs propriétaires d’écurie cherchent simplement à gagner leur vie dans un contexte qui n’est pas toujours facile. Et parce que nommer des zones grises demande à la fois de la nuance, de la responsabilité… et un certain courage.
Ce qui suit n’est pas une attaque. Ce n’est pas une dénonciation de personnes. C’est une réflexion éthique, née du terrain, de mes 50 années d’expérience dans le monde équin, et surtout, d’un profond respect pour le cheval en tant qu'être conscient. D’une préoccupation sincère pour son bien-être physique, émotionnel et psychologique.
Je t’invite à lire ces lignes comme on écoute une conversation posée, autour d’un café chaud ou d’une tisane, un jour d’hiver. Sans obligation d’être d’accord. Juste avec ouverture.
Quand le mot « mieux-être » ne suffit plus
Tu l’as sans doute remarqué, comme moi : ces dernières années, les offres d’ateliers avec les chevaux se sont multipliées. Dans presque chaque écurie ou centre équestre, on retrouve maintenant un volet « coaching », « thérapie », « mieux-être » ou « développement personnel » avec les chevaux.
Assisté, facilité, accompagné… les adjectifs varient. Les expertises des intervenants aussi. Les mots accrochent. Les promesses interpellent. Les intentions semblent souvent bonnes.
Et pourtant, une question me revient de plus en plus souvent - et chez plusieurs personnes sérieusement formées en facilitation avec les chevaux, dont nos finissantes LFC :
Est-ce que tout ce qui se fait aujourd’hui au Québec avec des chevaux est réellement éthique et sécuritaire, même lorsque ça se déroule « seulement » au sol ?
La réponse honnête est : non, malheureusement.
Je vois passer régulièrement sur les réseaux sociaux des situations qui me laissent profondément inconfortable. On dirait parfois une course à l’expérience la plus spectaculaire, la plus originale, la plus « wow ».
Un problème réside dans le fait que ces offres s’adressent souvent à des personnes déjà en état de vulnérabilité : personnes vivant de l’anxiété, des traumas, de l’épuisement ou des enjeux de santé mentale.
Le cheval, en plus d’être un archétype puissant, est aussi un grand révélateur de l’inconscient humain, en bien comme en moins bien. Il peut ouvrir des boîtes de Pandore… mais aussi toucher des zones sensibles que l’intervenante n’est pas toujours formée à accompagner adéquatement de par ses formations. Et c'est même parfois tricky pour une professionnelle formée en santé mentale...
Dans ces cas-là, il peut arriver que la personne reparte avec son malaise, son mal-être. Et que la situation intérieure s’aggrave plutôt que de s’apaiser.Ce qui est potentiellement dangereux.
Voici quelques situations vues sur les réseaux sociaux qui, personnellement, me font dresser les poils sur les bras :
– des personnes couchées sur une table de massage, en complète vulnérabilité, au milieu de chevaux en liberté ;
– des cercles de personnes assises autour d’un feu, dans un manège intérieur (hé oui!), avec des chevaux qui n’ont aucune possibilité réelle de se retirer si l’un d’eux panique ;
– des ateliers donnés dans des écuries qui ne sont pas celles des chevaux, sans considération pour les enjeux de biosécurité. Les chevaux sont véhiculés en remorque;
– trois chevaux tenus en laisse dans un espace clos, entourés de dix ou onze personnes envahissant leur bulle sans réelle lecture de leur langage non verbal.
Ce qui fait que depuis que je fais ce métier, voici la question qui me traverse l'esprit :
« Le mieux-être, le mieux-être de qui, exactement ? »
Le cheval au cœur du processus… ou en périphérie ?
Dans plusieurs approches, le cheval est présenté comme naturellement bienveillant, apaisant, porteur, presque thérapeutique par défaut. On lui prête une capacité quasi illimitée à soutenir, réguler, accompagner et parfois même guérir. On lui accorde des capacités extra sensorielles et quasiment ésotériques... Ce qui entraîne beaucoup de zones grises.
Dans certains contextes, cela peut être vrai. Mais pas sans conditions. Et surtout, pas sans une lecture fine de ce que le cheval vit réellement.
À force de voir certaines pratiques se banaliser, j’ai ressenti le besoin de revenir à une base essentielle : comment le cheval vit-il ce qu’on lui fait vivre ?
Le cheval est avant tout un être sensible, régi par un système nerveux orienté vers la survie. Il a des seuils de tolérance clairs, des besoins précis… Mais aucun moyen verbal d’exprimer son inconfort.
Animal de proie, il privilégie la fuite pour signaler un malaise. Lorsque cette option est impossible ou réprimée, il peut basculer vers l’immobilité (les quatre F*) souvent confondu avec le calme), ou vers des réactions plus explosives.
Autrement dit :
– le silence n’est pas un consentement ;
– l’immobilité n’est pas une garantie de sécurité.
C’est à partir de cette compréhension que certaines pratiques deviennent, pour moi, profondément questionnables, même lorsqu’elles sont présentées comme douces ou bien intentionnées.
Sécurité ≠ absence d’accident
On entend souvent cette phrase pour justifier certaines approches :
« Tout s’est bien passé. Il n'est rien arriver. Nous étions en contrôle. »
Mais l’absence d’accident visible n’est pas un gage de sécurité.
La sécurité, avec les chevaux, ne se limite pas aux risques physiques immédiats.
Elle inclut aussi :
– la charge émotionnelle imposée au cheval,
– la pression relationnelle répétée,
– la possibilité réelle pour l’animal de choisir, refuser ou se retirer.
Utiliser… même avec de bonnes intentions
Je l'ai dit plus haut, la plupart de ces pratiques ne naissent pas d’une mauvaise intention. Elles émergent souvent d’un désir sincère d’aider, de faire vivre à l'humain (client) quelque chose de transformateur.
Mais il existe une ligne fine et cruciale entre entrer en relation avec un cheval et l’utiliser au service d’une expérience humaine.
Lorsque le cadre est pensé uniquement pour l’humain, lorsque le cheval n’a pas de réelle marge de choix, lorsque son inconfort est interprété comme « faisant partie du processus », on quitte le terrain de l’éthique, parfois sans même s’en rendre compte.
Un angle mort rarement nommé : les assurances
Ce m'amène à évoquer une réalité très concrète dont on parle peu.
Personnellement, je paie des assurances professionnelles pour les activités que j’offre. Et nous demandons aux finissantes LFC d’en faire autant.
Je me pose toutefois une question simple : est-ce que toutes les personnes qui proposent des ateliers avec des chevaux sont assurées pour ce qu’elles font réellement ?
Certaines activités que je vois circuler sont, tout simplement, non assurables. Non par excès de prudence, mais parce que le niveau de risque - humain et équin - est trop élevé.
Le problème, c’est que ces pratiques ont des conséquences collectives pour celles et ceux qui paient des assurances professionnelles équestres. À moyen terme, les incidents, les zones grises et les cadres flous vont faire augmenter les primes (qui déjà sont déjà très dispendieuses.
Et ce sont les personnes qui travaillent de façon structurée, sécuritaire et responsable qui se retrouvent à payer plus cher. On arrive alors à une situation paradoxale où travailler au sol avec des chevaux, dans un cadre éthique, coûte parfois plus cher à assurer que d’enseigner l’équitation à un groupe de dix personnes.
Et ça, ce n’est clairement pas ce qu’on souhaite pour l’avenir de notre milieu.
Je ne cherche pas à avoir raison.
Je souhaite simplement que ces mots ouvrent un espace de réflexion plus large, pour le bien des humains qui viennent chercher du soutien… et pour celui des chevaux qui partagent ces espaces avec nous.
Si ce texte te bouscule un peu, c’est peut-être qu’il touche à quelque chose de sensible. S’il te rassure ou te confirme certaines intuitions, alors il a déjà fait son travail.
J'aimerais te lire; écris moi!
Les 4 f : ce ne sont pas les quatres frères, mais bien les quatre réflexes du cerveau équin (et humain) mis en état d'hyperviligeance soit : Fight, Flight, Freeze (Fawn). « Combat, fuite, figement (et apaisement) sont des réponses automatiques de survie déclenchées par le cerveau lorsqu’il perçoit une menace. Elles préparent le corps soit à affronter le danger (combat), soit à s’en éloigner (fuite), soit à s’immobiliser (figement), soit à tenter d’apaiser ou de plaire pour réduire le risque (apaisement). Ces réactions impliquent l’activation du système nerveux du stress afin d’assurer la survie, mais elles se déclenchent parfois de façon inadaptée dans des contextes modernes qui ne sont pas réellement dangereux pour la vie, comme dans certaines situations d’anxiété. » Source : IA Google, 11 janvier 2026.



Allo Marie-Josée! Je voulais te dit merci pour ton post "il est ou le mieux-être" et aussi bravo d'avoir oser mouiller ta chemise en en parlant et en le faisant avec beaucoup de délicatesse. Accepter d'offrir de l'aide à des personnes en situation de vulnérabilité est autant une responsabilité importante qu'un art, je crois que la formation continue et la supervision devrait inconditionnellement venir avec la relation d'aide. Collaborer avec les chevaux dans la relation d'aide vient décupler les savoirs et les compétences à posséder de la part du faciliteur/coach.... Et c'est dommage de voir comment ça peut être banaliser. Une fois de plus je crois que la remise en perspective que peut offrir un regard extérieur connaisseur des enjeux…